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La plus ancienne carte d'Europe ?

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La plus ancienne carte d'Europe ?


La dalle ornée de Saint-Bélec à Leuhan (Finistère) est probablement la plus vieille représentation cartographique d’un territoire connue en Europe. Yvan Pailler, chercheur à l’Inrap, mis à disposition de l’université de Bretagne Occidentale, et Clément Nicolas, post-doctorant Marie Curie/Bournemouth University dévoilent leurs conclusions sur cette exceptionnelle découverte.

 

Qui a trouvé la dalle de Saint-Bélec ?

Clément Nicolas : C’est Paul du Chatellier qui est le grand préhistorien de la seconde moitié du XIXe siècle en Bretagne, et plus particulièrement dans le Finistère. Cela faisait plusieurs décennies qu’il y faisait régulièrement des campagnes de fouilles de tumulus. Il explore plusieurs tertres dans le secteur des montagnes Noires, un secteur encore très peu étudié. On lui avait sans doute indiqué le tumulus de Saint-Bélec. Et il y a fait, comme à son habitude, un trou au centre pour aboutir sur la tombe principale.

 

 

 

À quelle structure monumentale appartenait la dalle ?

Yvan Pailler : La dalle est située dans le caveau d’un tumulus. Le défunt est inhumé dans un caveau en pierre, qui est construit pour l’occasion dans une fosse. La pierre gravée constituait l’un des petits côtés du coffre, surmontée de plusieurs niveaux de moellons, et un bloc mégalithique en quartz occupait l’autre petit côté. Une fois maçonné, l’ensemble a été recouvert d’une grosse dalle de couverture. Puis, toute la structure a été englobée dans un tumulus qui a été scellé.

 

 

 

 

Ce caveau n’a pas livré un mobilier très riche, seulement un vase biconique décoré de chevrons. Il a quand même une particularité : sa dimension qui est singulièrement importante. Sa profondeur est de 2,10 m, sa longueur est de près de 4 m et sa largeur d’un peu moins de 2 m. Ces grands tumulus sont assez rares.

 

La dalle était-elle complète, du moins pour ce qu’a réussi à conserver Du Chatellier ?

Clément Nicolas : On présume que la dalle aurait été gravée à l’âge du Bronze ancien. Avant d’être réemployée pour constituer la paroi du coffre, toute sa partie supérieure a été cassée, volontairement ou involontairement. Elle a vraisemblablement été cassée sur place parce que Paul du Chatellier, même s’il ne nous l’indique pas, a retrouvé la plupart des morceaux du bord supérieur. Il a fait transporter la dalle jusqu’au manoir de Kernuz, à Pont-l’Abbé, qui était sa propriété familiale, en même temps qu’un musée privé.

Paul du Chatellier, meurt en 1911 et une décennie plus tard, ses enfants décident de vendre toute sa collection au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye. La dalle y est transportée avec d’autres pierres gravées de la collection, pour être stockée, avec d’autres éléments lapidaires, dans des alcôves qui sont aménagées dans les douves du château qui de musée lapidaire en extérieur. C’est là que tous les éléments de mobilier de la collection Du Chatellier vont être inventoriés, sauf pour ce qui est de ces dalles gravées, dont la mémoire sera plus ou moins perdue, jusqu'à leur mention dans un article de Renan Pollès qui permettait de penser qu'elles étaient toujours présentes au MAN. Avec l’aide du conservateur, Alain Villes et d’un des gardiens du château, nous avons exploré toutes les réserves et l’on a fini par retrouver la dalle de Saint-Bélec dans une cave où elle avait été déménagée pour la mettre à l’abri.

Yvan Pailler : Il y a des morceaux de la dalle que l’on n’a pas récupérés, mais qui existaient du temps de Du Chatellier. Celui-ci avait retrouvé des morceaux qui avaient dû tomber dans le caveau, et une fois arrivé au manoir de Kernuz, il a restauré la dalle avec du ciment, comme on le faisait à l’époque. Ce n’est pas lors du déplacement, mais plus probablement, lors du stockage dans les douves que des plaques qui ne devaient pas être très bien collées se sont de nouveau desquamées.

Clément Nicolas : C’est un puzzle qui a été fait plusieurs fois. Au moment de la fouille, Paul du Chatellier n’avait pas prévu de récupérer la dalle, mais un fragment s’était desquamé dans la partie centrale qu' il a apporté chez lui, photographié et recollé ensuite sur la dalle. Ce fragment n’a plus bougé et y figure encore. En revanche, de la partie supérieure de la dalle, celle qui était cassée en plusieurs morceaux dans la tombe et que Paul du Chatellier a en partie recimentée, seul un fragment a été conservé dans les réserves de la collection Paul du Chatellier, que l’on a retrouvé, lui, dans les étages.

 

 

 

Paul du Chatellier a-t-il pensé que la dalle de Saint-Bélec pouvait représenter une carte ?

Yvan Pailler : Paul du Chatellier se limite à peu près à la citation qui figure en exergue de notre article et qui est la suivante : « Décrire ce curieux monument avec ses cupules, ses cercles et ses diverses figurations gravées, dans lesquelles certains voient une représentation humaine informe et celle d’une bête, est chose difficile. [...] Ne nous laissons pas égarer par la fantaisie, laissant le soin à un Champollion, qui se trouvera peut-être un jour, de nous en donner la lecture ». C’est à peu près tout, ce qui est d’ailleurs assez honnête de sa part.

Le premier archéologue préhistorien qui ait fait l’analogie entre cette dalle et des gravures rappelant des parcellaires connus dans les Alpes, en tout cas des sites à gravures publiés comme étant des cartes – par exemple la fameuse carte de Bedolina en Italie –, c’est Jacques Briard, en 1994, mais au détour d’une phrase. Briard n’a pas réétudié cette dalle, il n’a pas mené l’enquête. Il s’appuie sur le document publié par Paul du Chatellier en 1901 et dit : « Oui, il y a une analogie à faire avec les parcellaires alpins protohistoriques ». Dix ans plus tard, en faisant ma thèse je tombe sur l’article de Paul du Chatellier, en me disant que cela me fait penser à une carte, mais sans connaître ce qu’avait écrit Briard. Et, dix ans après, Clément repasse sur cet article et se dit la même chose. Comme nous travaillions ensemble, nous en discutons et nous lançons une recherche approfondie..

 

Sur quels éléments vous basez-vous pour dire qu’il s’agit d’une carte ?

Yvan Pailler : Il y a eu beaucoup de travaux sur les représentations cartographiques préhistoriques. On estime que l’on est devant une carte quand des motifs se répètent et qu’ils sont reliés entre eux par des lignes pour former un réseau, dans un ensemble cohérent. Toute l’importance de l’étude de la technologie et des chronologies des gravures tient au fait qu’elle a démontré qu’il n’y avait quasiment pas de superposition de motifs, hormis quelques incisions qui ont été ajoutées dans un second temps. Souvent, ces incisions repassent sur des zones piquetées ou les prolongent. Ces incisions sont vraiment restées dans la logique de la composition. Nous réunissons bien les critères pour reconnaître une carte, ou plutôt une représentation à caractère cartographique.

 

 

 

 

 

Avec quels outils ou quelles techniques ces gravures sont-elles réalisées ?

Clément Nicolas : Il y a deux méthodes : le piquetage et l’incision, l’incision étant beaucoup moins représentée sur la dalle et correspondant à la dernière phase de gravure. Les derniers traits gravés ont été incisés et non piquetés. Il y a de fortes chances que le percuteur ait été en quartz, qui est une roche dure vraiment commune dans cette région. 


Comment avez-vous mis en évidence les dessins et les gravures ?

Yvan Pailler : Pour pouvoir établir la chronologie des gravures et comprendre comment elles ont été gravées, nous avons mis en place différentes méthodes. Le plus simple est ce que l’on voit à l’œil nu. Ensuite, il y a ce que l’on peut photographier avec un appareil photo par lumière rasante, ce qui permet de mieux voir certaines gravures. Puis il y a la photogrammétrie, qui consiste à recouvrir entièrement la dalle de manière à réaliser un modèle en 3D. Enfin, nous avons testé pas moins de trois scanners 3D dont l’un a permis d’avoir une grande finesse de résolution dans les gravures et de restituer les traces d’impact du tailleur.

 


Cela a permis de montrer avec netteté quelles zones de la dalle étaient altérées. Si l’on la positionne comme on l’a fait dans notre article, il y a une zone dans le quart supérieur à droite où les gravures sont quasiment absentes, suite à la desquamation de la surface de la roche. Dans des parties desquamées, il est possible de voir encore le fond de certaines gravures parce qu’elles ont été piquetées très profondément, mais tout ce qui était plus ténu a disparu. Dans notre interprétation, nous avons utilisé des pointillés pour ces parties desquamées.

Clément Nicolas : Le scan 3D de précision a permis de cartographier tous les états de surface et de reconstituer toutes les étapes de la création de cette dalle. Cela a permis aussi de voir que toute une partie de la dalle a été traitée en bas-relief par les sculpteurs de l’âge du Bronze. Il y avait sans doute déjà à l’origine une dépression, dont ils ont tiré profit. Dans ce creusement en bas‑relief, il y a des parties qui sont clairement éclatées et desquamées à la suite des gravures, et d’autres parties qui ont encore une surface rugueuse ou lisse liée à la surface d’origine.

Les graveurs ont joué avec le relief, mais ils l’ont aussi modifié avec l’intention de restituer le relief environnant. C’est un élément que l’on retrouve de manière assez récurrente dans les représentations cartographiques préhistoriques. Sans doute, est-il plus facile, pour l’esprit humain, de représenter les choses qui sont en relief en trois dimensions, et non de façon purement planimétrique.

 

 



Pourriez-vous décrire la composition ?


Yvan Pailler : Il y a un motif central, au milieu de la dalle, une sorte de trapèze aux bords convexes d’où partent plusieurs traits, plusieurs lignes droites qui, globalement, dessinent un axe horizontal et sans doute un axe vertical, mais difficilement appréciable dans la partie supérieure du fait des cassures. Les quatre quarts ainsi dessinés sont remplis de différents motifs de manière plus ou moins dense. Il y a des formes récurrentes comme des cercles ou des formes quadrangulaires avec une ou plusieurs cupules à l’intérieur. Il y a également deux grandes formes ovalaires, dans lesquelles on va retrouver un certain nombre de motifs, notamment les cercles ou carrés avec des cupules à l’intérieur, mais aussi des motifs cruciformes. Dans l’autre motif ovalaire, il y a une série de petites cupules.

Tous ces motifs sont, d’une manière ou d’une autre, reliés entre eux par des réseaux de lignes. Les plus grandes cupules font 10 centimètres de diamètre et plusieurs centimètres de profondeur et elles sont inégalement réparties entre les motifs. Des lignes piquetées ont seulement 3 ou 4 millimètres de profondeur et d’autres près de 2 centimètres de profondeur. Il y a un jeu, dans la réalisation de ces motifs, selon qu’ils sont plus ou moins imprimés, comme si on avait cherché à en faire ressortir certains plus que d’autres.

Clément Nicolas : Ce qui nous manque, c’est la légende, le décodeur. Est-ce que certaines des cupules représentent – pourquoi pas ? – des mines ? Est-ce que certaines représentent des sources ? Tout cela, c’est presque un prélude à un programme de recherche entier sur les montagnes Noires.
 

Vous dites que cette dalle est un réemploi. Quand a-t-elle été gravée, puis réemployée ?

Yvan Pailler : Quand nous avons commencé à travailler sur cette dalle, en 2014, nous nous sommes tout de suite dit qu’il fallait que l’on couvre la question de l’art à l’âge du Bronze. Y en avait-il un à l’âge du Bronze ? Nous avons passé en revue toutes les dalles ornées découvertes en contexte âge du Bronze ancien dans l’ouest de la France et observé qu’elles étaient quasiment toutes en réemploi et appartenaient à l’art mégalithique du Néolithique moyen.

En revanche, il y avait des dallettes en micaschiste, en gneiss, avec de petites cupules, qui semblaient bien appartenir à l’âge du Bronze. Elles ont été mises en évidence lors des fouilles récentes des nécropoles de Bertheaume et de Carhaix, mais aussi sur les sites de Beg-ar-Loued et de Cruguel, mais on ne sait pas du tout à quoi cela correspond. Par rapport à ces dallettes, la dalle de Saint-Bélec nous apparaissait comme un véritable alien ne correspondant en rien à l’art mégalithique. Vu qu’elle est enterrée dans un caveau de l’âge du Bronze, nous nous sommes dit qu’elle devait probablement avoir été réalisée à l’âge du Bronze ou légèrement avant.

Clément Nicolas : Cette conjecture est aussi fondée sur l’absence complète de météorisation des gravures. Elles sont fraîches et ne portent pas les traces d’altération des gravures exposées longtemps à l’air libre. L’art mégalithique dans la région des montagnes Noires est réalisé sur le même type de schiste que celui de la dalle de Leuhan. Ces gravures en plein air sont complètement érodées et elles n’ont pas du tout la même granulométrie. En l’absence complète d’expérimentation, il est impossible d’estimer le laps de temps qui s’est écoulé, mais on peut estimer qu’il y a eu une période très courte entre le moment où les gravures ont été réalisées et le moment où la dalle a été enfouie.


Dans votre article, vous faites tout un tour d’horizon des cartes. Pourriez-vous citer deux ou trois exemples ?

Clément Nicolas : La carte que tous les préhistoriens ont en tête, ce sont les gravures rupestres de Bedolina, dans le Valcamonica, dans le nord de l’Italie, qui sont attribuées à l’âge du Fer. Elles présentent les mêmes caractéristiques, des répétitions de motifs, des réseaux de lignes. Il y a toutefois une grosse différence avec la dalle de Leuhan. Si la gravure a été décrite par les préhistoriens depuis le début du XXe siècle comme étant une carte, on ne sait pas à quoi elle correspond. Est-ce que c’est un territoire idéel, fantasmé ou un territoire qui existe vraiment en contrebas, dans la plaine ? Ce travail n’a pas été fait.

 


En Afrique du Sud, on retrouve une tradition d’art gravé cartographique tout à fait similaire, mais apparemment beaucoup plus récente, émanant de populations d’agriculteurs qui sont arrivées dans la région au cours du premier millénaire après notre ère. Les populations aujourd’hui dépositaires de ces gravures disent qu’elles représentent les habitats de leurs ancêtres. Même si c’est une mémoire un peu distendue, l’interprétation existe, mais la question de savoir ce que cela représente exactement, quelle portion de territoire ou si cela représente un territoire idéal, n’est pas tranchée là-bas.

Yvan Pailler : Les exemples ethnographiques sont intéressants également, que ce soit dans la forêt équatoriale, dans le désert ou dans le bush australien. Quand il arrive que des ethnographes posent la question : « On est un peu perdu. Est-ce que vous pourriez nous représenter où sont les sources de tels fleuves, où l’on se situe par rapport à cela ? », les gens sont tout à fait capables, soit sur un support papier, du vélin ou peu importe, dans le sable, sur la terre ou sur la pierre, de dessiner leur environnement. Le cas le plus connu est celui des Touaregs qui sont capables de faire des cartes mentales sur plusieurs centaines de kilomètres. Ils ont une vision très large de leur environnement. Un autre exemple est celui des Indiens d’Amérique du Nord qui produisaient des cartes sur des supports mobiles, notamment des écorces de bouleau ou des peaux. Ils géraient leur territoire à partir de ces cartes.


Si la recherche n’a pas été vraiment menée dans le cas de Bedolina, est-ce que vous pouvez, vous, décrire des correspondances que vous avez réussi à observer entre la dalle de Saint-Bélec et le territoire environnant ?

Yvan Pailler : Il y a des éléments, dans ce document graphique, qui sont marquants. Nous avons déjà évoqué le triangle très allongé, échancré et donc creusé partiellement en bas-relief. Nous avons parlé du motif central et de cette ligne horizontale qui coupe la pierre en deux. Ce sont ces éléments qui sont à l’origine de notre hypothèse de travail, à savoir : « La dalle a été trouvée dans cette tombe. Nous sommes dans un espace géographique. Regardons l’espace géographique qui environne le tumulus ». En allant sur place, nous avons vu très vite que la vallée de l’Odet faisait un triangle qui était fermé d’un côté par les collines de Coadri, au sud. Au nord, il y a la barre des montagnes Noires, bien rectiligne, et la vallée de l’Odet qui coule au milieu. Tout cela commençait déjà à faire sens.
Puis nous avons exploré la vallée et nous avons vu le massif assez rectangulaire de Landudal. C’est une anomalie parce que l’on est en plein milieu d’un massif sédimentaire. Et là, ce gros massif granitique semble tout à fait correspondre au petit rectangle dégagé en bas-relief que les graveurs ont creusé dans la partie la plus large du triangle volontairement ménagé. Il s’agissait déjà d’une piste encourageante.

 

 

 


Puis nous avons poursuivi nos recherches. Comment se fait-il que les graveurs représentent l’Odet et non pas l’Aulne ? L’Aulne est dans la partie supérieure, c’est donc le nord de notre carte, de notre document graphique, mais c’est la partie endommagée. Il nous manquait des petits bouts. On trouvait bizarres certains de ces symboles en « U » inversé qui étaient représentés dans la partie supérieure. En observant bien l’Aulne avec tous ses méandres à cet endroit-là, nous avons constaté qu’il y avait une certaine analogie avec la dalle.

De même pour certaines rivières, par exemple l’Isole et le Stêr Laër. Bien que ces analogies nous soient apparues extrêmement intéressantes, nous les avons attribuées à ce que notre œil voyait. Peut-on démontrer d’un point de vue géomatique, par des statistiques, par des mathématiques, que ce que voit notre œil correspond bien au sujet de l’observation ? La machine peut-elle corroborer ce que l’on croit voir ? Cela nous a amené à faire appel à Julie Pierson, géomaticienne au LETG. Elle a fait toute une série de tests, tests de Jaccard, de Mantel, etc., par lesquels elle a obtenu des coefficients qui lui ont permis de quantifier la similarité et de confirmer par les mathématiques ce que notre œil avait vu.

 

 

Pour aller plus loin, nous nous sommes intéressés aux cartes du reste du monde, cartes anciennes et cartes ethnographiques, afin de tester à partir de deux exemples bien documentés, un exemple papou et un touareg, deux cartes mentales réalisées par des indigènes, et de les comparer aux cartes topographiques actuelles de ces territoires. Nous avons appliqué les mêmes méthodes de géoréférencement, et réalisé les mêmes tests. Nous avons constaté que la concordance était à peu près du même niveau, voire un peu moins bonne que pour la dalle de Saint-Bélec. Et là, il n’y a aucun doute que ce sont bien des cartes, ce sont des gens qui ont dessiné les cartes pour les ethnographes et devant les ethnographes. Tout cela pour dire qu’il y a bien entendu des analogies entre une carte mentale et l’environnement, mais aussi forcément de gros décalages. De ce fait, cela rend la démonstration assez probante.

 

 

 

 

N’est-il pas rare d’amener les mathématiques dans l’archéologie ? Cela n’ouvre-t-il pas un nouveau champ ?

Clément Nicolas : Ce ne sont pas forcément des questions auxquelles les archéologues ont besoin de répondre. Je ne sais même pas si les géographes ont déjà essayé de quantifier le degré de similarité entre une carte mentale et l’espace réel, tel qu’on peut le décrire avec des outils du cartographe, aujourd’hui. C’est une discipline encore très insuffisamment connue, mais cela ouvre de nouveaux champs parce que ce que nous avons expérimenté sur la dalle de Saint-Bélec, nous pourrons le reproduire sur une série de gravures qui ont plus ou moins été interprétées comme des cartes, à commencer par la carte de Bedolina. Finalement, cette gravure sur rocher est acceptée par tous comme une carte, mais son contenu cartographique n’a jamais été réellement démontré.

Il y a une série de gravures dans l’Europe atlantique, que l’on a, à différentes périodes, proposé de considérer comme une série de cartes, mais ces interprétations sont restées au stade de l’hypothèse. Il y a ces exemples que l’on a cités en Afrique du Sud. Aux États-Unis, il y a un certain nombre de gravures dont on pense qu’elles sont des représentations du réseau hydrographique. On en est là aussi resté au stade de l’hypothèse ou d’une analogie un peu poussée.

Yvan Pailler : Oui, les recherches restent très embryonnaires. Prenons par exemple les cups and rings que l’on retrouve en Galice, sur la façade atlantique, sauf en Bretagne, mais beaucoup dans le monde britannique et hispanique. C’est une cupule entourée de cercles, généralement ouverts. Certains archéologues interprètent cela comme un village entouré d’enceintes. D’autres disent que c’est un tumulus entouré de talus ou de fossés. Il ne s’agit là encore que de simples analogies. C’est comme lorsque Briard disait, en 1994, que la dalle de Saint-Belec ressemblait à Bedolina et aux gravures rupestres alpines. C’est bien de le dire, encore faut-il être en mesure de le démontrer.

Ce qu’il faudrait pour démontrer formellement qu’il s’agit d’une carte, c’est avoir certains éléments dont on parlait tout à l’heure, c’est-à-dire certains symboles représentés sur la carte, pour savoir à quoi ils correspondent. Où sont les enceintes ? Où sont les tumulus ? Où sont les mines ? Où sont ces éléments qui devaient être importants pour la personne qui a commandité cette carte ?

 

 

À la fin de votre article, vous affirmez qu’il s’agit de la carte d’une entité politique. Comment justifier cette hypothèse ?

Yvan Pailler : Tout d’abord, si l’on considère l’exemple des cartes mentales, il n’est nul besoin de les graver dans la pierre. Généralement, les cartes se transmettent sous forme de récit : « Pour aller de tel à tel point, il faut passer par telle rivière et par tel relief ». Ce n’est que dans quelques contextes bien précis que l’on s’est mis à graver des cartes dans la pierre. Généralement, on retrouve ces cartes gravées plutôt sur des affleurements rocheux. Ici, c’est une dalle qui a été sélectionnée, et qui a été légèrement mise en forme et qui a été gravée sur toute la surface. Il y avait ici l’idée de figurer le relief et le réseau hydrographique environnant sur une portion bien définie de l’espace terrestre.

Il y a également une notion de finitude. Il y avait sans doute une justification pour graver cette œuvre dans la pierre ou comme on dirait « dans le marbre », comme celle de laisser une trace. Et faire une cartographie comme cela d’un bout de l’espace terrestre est souvent lié à l’affirmation d’un pouvoir, d’une autorité sur un territoire. C’est le contexte général de réalisation qui intervient à l’âge du Bronze ancien, à un moment où l’on voit émerger des sociétés fortement hiérarchisées.

Clément Nicolas : Si je rembobine un tout petit peu le fil, rien que dans la composition graphique de la dalle, on voit bien qu’ils ont représenté un motif central. Ce motif central, on ne sait pas vraiment ce que c’est. On imagine, et c’est notre interprétation, qu’il s’agit du centre du pouvoir. En tout cas, dans les premières cartographies historiques, on représente les lieux de pouvoir au centre. Il y a une véritable logique, là aussi, même dans la manière dont la dalle est découpée horizontalement. Nous nous mettons dans la tête de quelqu’un qui a souhaité que son pouvoir soit représenté au centre de la composition. Ce n’est certainement pas le commanditaire qui l’a gravée.

À l’âge du Bronze ancien, les sociétés hiérarchisées sont sans doute divisées en plusieurs potentats, en plusieurs principautés à l’échelle de la Basse-Bretagne. Mais nous retrouvons aussi ces organisations en Basse-Normandie et dans le sud de l’Angleterre. Ce sont sans doute de petites entités politiques qui émergent au début de l’âge du Bronze qui durent quelques siècles, mais qui ne vont pas perdurer au-delà.

On change de paradigme, d’organisation sociale aux alentours de -1700-1600. C’est sans doute à peu près au même moment que cette dalle a été cassée et réemployée dans un tumulus, et dans un tumulus imposant, mais qui ne contenait pas les insignes des élites de l’époque. Ce sont généralement plusieurs pointes de flèches armoricaines et un ou plusieurs poignards en bronze, qui sont vraiment des éléments distinctifs à cette période.

 

La dalle aurait été intentionnellement, non pas détruite, mais cachée, réemployée ?


Yvan Pailler : C’est la question que posent les enfants et qui me paraît fondamentale. Pourquoi un document qui devait être un document public, qui devait servir à administrer un territoire – parce que c’est à cela que sert une carte – pourquoi cette carte a-t-elle à un moment donné été enterrée dans une tombe, qui n’est pas la tombe de Monsieur Tout le monde, manifestement ?

Surtout que l’on peut imaginer qu’il y a plusieurs échelles dans cette carte. C’est un territoire d’à peu près 30 kilomètres, d’après ce que l’on a géoréférencé. On a donc la carte d’un territoire qui fait à peu près 30 kilomètres sur 20 kilomètres. On peut se demander si, finalement, à travers cette dalle, ne se dessine pas en creux une histoire des tumulus armoricains. Elle marquerait la fin de ces élites, la fin de ces princes d’Armorique, une lignée qui a régné sur ce territoire des montagnes Noires et qui, vers la fin de l’âge du Bronze, s’est effondrée.

 

 

 

 

Est-ce le dernier représentant, le scribe ou n’importe qui d’autre, qui s’est fait enterrer ? Ce n’est justement pas n’importe qui, mais un personnage particulier, un détenteur de cette tradition. Il est difficile d’imaginer que son réemploi soit purement opportuniste. C’est un document tellement rare que l’on a du mal à imaginer que cela ait pu être le cas.

Clément Nicolas : En ce qui concerne la cassure de la dalle, nous ne pouvons trancher sur la question de savoir si cela a été volontaire ou involontaire. En revanche, on peut sérieusement avancer que le fait qu’un tel document ait été brisé a dû avoir une portée symbolique forte à cette période et dans ce contexte. Involontaire ou non, le bris de la figuration du territoire a pu représenter dans la tête des gens de cette période la fin même de ce territoire. La structure sociale qui régnait dessus se brisait, se disloquait, en même temps.

Un archéologue de l’Inrap, Gilles Leroux, a pris des photos aériennes de parcellaires remontant peut-être à l’âge du Bronze, voire au Néolithique, et qui peuvent évoquer les formes que l’on voit sur la dalle. Qu’en pensez-vous ?


Yvan Pailler : Tant que ce n’est pas fouillé, c’est toujours compliqué à dater. Pour prendre un exemple qui rejoint nos questions du parcellaire à l’âge du Bronze, pendant très longtemps, les Irlandais pensaient avoir le premier parcellaire néolithique à Céide Fields dans le nord de l’Irlande. Des fouilles récentes ont été menées sur ce site où il y a tout un ensemble de parcellaires avec des tombes, des tumulus, des morceaux de village. Tout est imbriqué. Le parcellaire est du Bronze ancien.

Évidemment que les gens cultivaient au Néolithique et nos collègues trouvent des traces de poacées, de rudérales, mais la pression démographique était relativement faible au Néolithique et peut-être qu’il y avait une rotation dans les villages en raison de l’épuisement des sols, des cultures sur brûlis, etc., ce qui laisse assez peu de traces. C’est vraiment à l’âge du Bronze ancien que l’on commence à voir fortement l’empreinte de l’Homme, aussi bien dans le champ funéraire – on le voyait déjà –, que dans le monde domestique, avec des villages conservés, des zones de parcellaires extrêmement étendues, etc. Ce sont les premières voies de communication attestées. Gilles Leroux –  pour le citer encore – est, à ma connaissance, le premier en France à avoir daté un bout de chemin ou de route de l’âge du Bronze ancien.

Clément Nicolas : Elle sera reprise plus tard pour une voie romaine. Cela fait aussi partie de nos travaux. On se rend compte que la grande majorité du réseau viaire antique remonte en fait à l’âge du Bronze. Il y a des tumulus tout le long de ces voies et, notamment, à des carrefours. Sur les principales voies, nous allons retrouver les tombes princières. Cela fait partie de cette structuration du paysage qui se met en place à l’âge du Bronze, notamment sous l’impulsion de ces élites. Il y a une voie qui est possiblement représentée sur la dalle. Ce serait la voie Tronoën-Trégueux, qui n’est d’ailleurs pas considérée comme une voie romaine, mais comme une voie gauloise, protohistorique. Tout autour, c’est un chapelet de tumulus qui la bordent, souvent en position dominante.


Il existe donc quelque chose de très concordant entre la dalle et cette culture de l’âge du Bronze. On construit beaucoup plus de voies, on contrôle beaucoup plus le territoire ?

 

Yvan Pailler : On tend vers une approche géopolitique sociétale de ces populations de l’âge du Bronze ancien. À force d’affiner notre compréhension de cette culture de l’âge du Bronze ancien bretonne, armoricaine au sens plus large, il apparaît que ces premiers États, ou principautés, avaient des liens entre eux. Clément a très bien montré dans sa thèse, à travers les dépôts funéraires des élites, qu’il y avait des échanges et des influences entre la Cornouaille et le Léon. Il y a des phénomènes d’imitation dans les pointes de flèche. Par exemple, les gens du Léon vont avoir les viatiques funéraires les plus riches et les plus prestigieux. Ceux de Cornouaille vont avoir des viatiques funéraires qui seront un peu moins bien façonnés.

Clément Nicolas : C’est un monde en réseau. La Manche n’est pas une frontière. Au contraire, c’est un lieu de passage commun courant entre les élites, dans le Wessex, en Basse-Bretagne et en Basse‑Normandie. On peut imaginer des échanges matrimoniaux, des mariages, des alliances entre ces gens. Quand on aura des squelettes bien conservés de ces élites avec de l’ADN, on en saura plus.

 

 

 

En Normandie, dans la tombe princière de Giberville, qui a été fouillée récemment par l’Inrap et dont on a parlé il y a quelques mois, les pointes de flèches ont été faites par les mêmes mains que celles que l’on retrouve en Bretagne. Il y a aussi ces objets tout à fait fabuleux que sont les poignards en bronze de ces élites, qui sont décorés de minuscules clous d’or et que l’on va retrouver dans les tombes des élites dans le sud de l’Angleterre. Nous devrons à l’avenir approfondir ces questions du statut social des gens vivants à l’âge du Bronze.

Que pensez-vous du menhir gravé que l’Inrap vient de découvrir à Massongy ?

Clément Nicolas : Cela s’intègre parfaitement dans ce qui a été décrit précédemment par les collègues spécialistes des gravures alpines. On a cette phase du IVe-IIIe millénaire où l’on retrouve régulièrement des motifs de rectangles accolés, que ce soit dans la vallée des Merveilles ou en Valcamonica. Là, c’est un peu particulier parce que, si j’ai bien compris, il y a trois phases de gravures qui se recouvrent. Déjà, il faut féliciter les collègues d’avoir démêlé ce palimpseste. Après, il faut essayer de voir en détail, localement, s’il n’y a pas des éléments dans ce qui a été fouillé aux alentours qui pourraient correspondre aux gravures. C’est sûrement la clef.

Yvan Pailler : Il y a quand même une différence majeure avec Saint-Bélec. Manifestement, si l’on devait l’interpréter, on voit qu’il y a des rectangles qui sont dessinés et qui font penser à des champs, à du parcellaire. On a l’impression de voir, au moins sur deux des étapes, un chemin qui traverse ces parcelles. Je pense que l’on a affaire à quelque chose qui représente quelques hectares, on ne parle pas de kilomètres carrés. On serait plus sur un plan d’un finage que sur la carte d’un territoire.

 

 

 

 

 

 

Clément Nicolas : C’est quelque chose qu’avait aussi très bien montré Andrea Arcà. Même si l’on ne sait pas exactement quelle portion de territoire représente la carte de Bedolina, il y avait certainement une échelle très différente entre les figurations du Néolithique et celles de l’âge du Fer, qui est peut‑être aussi à mettre en relation avec les organisations sociopolitiques, avec peut-être des éléments centrés autour du village et de son finage attenant au Néolithique, et des portions de territoire beaucoup plus étendues aux âges des Métaux.

D'après vous, est-ce qu’il existait au Néolithique le raisonnement « Qui a la carte a le territoire » ?

 

Yvan Pailler : La logique de représentation de parcellaires au Néolithique, à mon avis, n’a pas du tout la même finalité qu’à l’âge du Bronze. À l’âge du Bronze, pour moi, l’outil cartographique va servir à administrer un territoire. Au Néolithique, Serge Cassen relève – il est très prudent – ce qui ressemble à du parcellaire avec, à côté de cela, des symboles : la crosse, la hache, le cachalot, des bateaux, etc. On a l’impression que ce sont presque des symboles juxtaposés, qui peut-être racontent une histoire, d’ailleurs. Peut-être que la carte venait appuyer un discours pour raconter une histoire ? Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait la même logique. Il faut les différencier. De toute façon, du point de vue sociopolitique, on sait très bien que c’est complètement différent.

Clément Nicolas : C’est la limite entre des gravures topographiques, qui vont représenter un lieu et dont les éléments servent plutôt d’arrière-plan à un discours plus large, et des gravures véritablement cartographiques. On l’observe avec les Aborigènes en Australie. Ils font des gravures qui ont un contenu cartographique, qui représentent le parcours d’êtres supranaturels qui ont façonné le paysage. Ce faisant, cela figure le paysage, mais cela figure surtout le parcours de ces êtres supranaturels. C’est toute cette dimension que l’on perçoit peu ou que l’on ne perçoit pas du tout. On peut l’imaginer aussi pour Saint-Bélec. On imagine bien toutes les élites politiques anciennes justifier leur existence par des mythologies et des cosmogonies, mais c’est toute cette part qui nous échappe.

 

 

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